26 mars 2009

Le Nouvel Observateur, Interview de Marie-France Etchegoin

Quand l'ONU déraille

De Durban à la conférence de Genève

Pour l'historienne Malka Marcovich, l'influence des thèses islamistes sur les débats de la conférence contre le racisme prévue à la fin du mois devrait nous interdire d'y participer


Le Nouvel Observateur. - Les Etats-Unis, l'Italie, le Canada et Israël ne participeront pas à cette conférence. La France devrait-elle en faire autant ?
Malka Marcovich. - Oui, car les jeux sont faits. La déclaration finale est, à peu de chose près, déjà écrite. Et elle est inacceptable. Comment s'en étonner ? C'est la Libye qui préside le comité préparatoire, avec l'Iran et le Pakistan en vice-présidents et Cuba en rapporteur ! Cette conférence de Genève dite «Durban II» ne fera qu'entériner le Durban I de 2001. J'y étais, et j'ai vu la haine déferler lors du forum des ONG, en marge de la réunion gouvernementale. Ce fut un choc terrible : Castro terminant son discours par «Free, free Palestine !», et la foule reprenant en coeur : «Kill, kill the Jews !»; la vente de «Mein Kampf», mais aussi les attaques contre la laïcité, les femmes réduites au silence...
N. O. - Cette fois, plusieurs pays ont exigé que ce forum soit supprimé.
M. Marcovich. - Cela ne change rien. Les débordements ne sont pas seulement le fait de quelques excités. La déclaration finale gouvernementale de Durban I stigmatise, elle aussi, Israël comme le seul pays raciste du monde, alors que nombre d'atteintes aux droits de l'homme ailleurs dans le monde n'ont pu être évoquées. Rien sur le Tibet, sur le Rwanda ou sur le sort des immigrants noirs dans les pays arabes. D'autre part, cette déclaration intronise la religion comme «valeur intrinsèque des êtres humains» et introduit, pour la première fois dans un texte onusien, la notion d'«islamophobie». Un terme qui désigne, en réalité, principalement le blasphème et menace la liberté d'expression.
N. O. - La semaine dernière, pourtant, d'intenses négociations ont accouché d'un nouveau texte présenté comme «acceptable».
M. Marcovich. - C'est un masque grossier. La nouvelle mouture ne se focalise plus sur Israël (c'était l'une des fameuses «lignes rouges» fixées par les Occidentaux), mais elle renvoie, sur ce sujet, à la déclaration de... Durban I ! Elle entérine donc tout ce qui a été proféré en 2001, y compris l'antisémitisme, seulement défini en annexe comme «attaque contre les Arabes». La «diffamation des religions» disparaît également. Mais il est demandé que la «haine religieuse» soit interdite par la loi. Par ailleurs, pour obtenir ces concessions, les démocraties ont accepté que soient passés sous silence la traite transsaharienne ou l'esclavage moderne, les discriminations de caste, mais aussi celles subies par les femmes ou liées à l'orientation sexuelle.
N. O. - Rama Yade assure pourtant que la France est en pointe sur la dépénalisation de l'homosexualité.
M. Marcovich. - Diplomatie de façade. La France a simplement soutenu un discours oral prononcé à l'ONU qui n'a aucune valeur, même symbolique. Liée par des intérêts pétroliers, financiers et géopolitiques avec les pays du Golfe, l'Afrique, la Russie ou la Chine, elle veut à tout prix sauver la conférence. Elle cherche à rassurer les organisations juives (comme si seuls les juifs étaient concernés). C'est au dîner du Crif en 2008 que Nicolas Sarkozy a lancé le slogan des «lignes rouges», repris cette année encore par François Fillon. Mais cette focalisation légitime sur l'antisémitisme empêche de rendre visibles tous les autres scandales. Depuis les années 1990, les pays islamiques, qui ont passé une alliance objective avec tous les régimes autoritaires de la planète, mènent une bataille sémantique acharnée au sein de l'ONU pour vider de leur sens les textes fondateurs et les réinterpréter à leur profit. La lutte contre le racisme est instrumentalisée pour donner un rôle politique aux religions, en particulier à l'islam. Le «relativisme culturel» sert d'alibi pour justifier les atteintes aux droits des personnes. Début mars, Rama Yade m'a invitée avec d'autres intellectuels pour nous expliquer que la France heurterait les pays africains en se retirant de la conférence. Sous prétexte de «dialogue entre les civilisations», notre pays s'apprête à cautionner toutes les dérives. L'ONU est en train de dérailler. Il est temps de dire stop.

Malka Marcovich

Malka Marcovich, consultante internationale en matière des droits des femmes, à l'ONU depuis 1993, est l'auteur d'un livre très documenté : «les Nations désunies. Comment l'ONU enterre les droits de l'homme», Editions Jacob-Duvernet, 2008.

Marie-France Etchegoin
Le Nouvel Observateur

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