12 novembre 2009

L'explosion des trafics sexuels, Par Nicole Pénicaut

Nouvel Observateur du 12 au 18 novembre 2009

Tourisme au Sud, prostitution au Nord... Le marché de la chair s'est mondialisé. Les clients rêvent de jouissance sans entraves. Les prostitué(e)s, de richesse. Mais des bordels de Bangkok aux trottoirs de Paris, les mafias qui contrôlent la traite prospèrent sur la misère

 

C'est un site internet particulièrement apprécié des touristes sexuels. Tous les «bons» plans y sont, pays par pays. Les lieux de prostitution officiels, mais aussi les «perles cachées» : «Prenez à droite puis à gauche, trois marches et vous y êtes.» Tarifs pratiqués, esthétique et morphologie des femmes locales, qualité de service et niveau d'acceptation des fantasmes les plus divers. Tout y est. Précis, documenté par les voyageurs eux- mêmes. Et ceux-ci sont nombreux. Rien qu'en 2008, ils auraient été 90 millions (10% du total), selon les estimations de l'Organisation mondiale du Tourisme, à choisir leur destination en fonction de l'offre sexuelle. Mais il ne s'agit là que d'un ordre de grandeur. Le tourisme sexuel est une vaste nébuleuse aux contours un peu flous, qui se pratique aussi - et de plus en plus depuis l'émancipation de l'ancien bloc soviétique - à proximité des consommateurs occidentaux et européens.
Si l'Asie du Sud-Est, et plus généralement les pays en voie de développement, restent dans la ligne de mire du touriste sexuel en chemise à fleurs, les pays Baltes sont désormais le terrain de jeu favori des Scandinaves, des Allemands et des Britanniques. «Enfin de semaine, Riga est devenue irrespirable, constate Malka Marcovich, directrice pour l'Europe de la Coalition contre la Traite des Femmes (1) . Les compagnies loto costy déversent des troupeaux d'hommes» Même chose en Catalogne - dans les «usines à sexe» de La Jonquera notamment (proche de la frontière), très prisées par les Français du Sud. «On pourrait dresser une carte du monde du tourisme sexuel selon les nationalités», ajoute Malka Marcovich : les Turcs en Moldavie ou en Géorgie, les Italiens dans les pays de la côte Adriatique, les Français du Nord en Belgique ou aux Pays-Bas, les autres à Marrakech ou à Casablanca...

«Ca fait partie de la culture...»
Et cela généralement en toute légalité. De nombreux pays - dont la France - ont adopté des législations permettant de poursuivre leurs ressortissants, y compris pour des actions menées hors de leurs propres territoires. Seul est condamné le tourisme sexuel avec des mineurs. Soutenue et relayée par des voyagistes ou compagnies aériennes comme Air France, la lutte contre l'exploitation des enfants tarde cependant à produire ses effets. Les arrestations et condamnations sont rares au regard de l'ampleur du phénomène : 3 millions d'enfants en seraient victimes selon Fxpat, l'une des ONG les plus en pointe dans la lutte contre les abuseurs. Lesquels ne sont d'ailleurs pas que des pédophiles «réguliers» estampillés. Le client est aussi, à l'occasion, un bon père de famille en goguette, qui découvre sous le soleil des tropiques le pouvoir sans limites de ses euros. C'est ce que l'Ecpat appelle la clientèle «situationnelk». «Beaucoup plus nombreuse que l'on ne croit» - et toujours plus à l'aise avec sa conscience dans les pays pauvres.
La misère des pays fréquentés par les touristes sexuels est un inépuisable sujet d'excuses. «En leur donnant quelques dollars, vous permettrez à ces filles défaire vivre trois personnes dans leur famille», lit-on sur un site internet dédié à la Thaïlande. Dans son édi- torial, le webmaster avance aussi quelques particularités culturelles censées déculpabiliser les hésitants : «En Asie, se prostituer fait partie de la culture...»
Majeurs ou mineurs : le human shopping fait son miel des stéréotypes les plus variés, sexistes, racistes, etc. Les femmes - qui s'y adonnent aussi, dans des proportions moindres - vont chercher en Jamaïque ou en Afrique des hommes «bien montés», et en Asie des corps «doux et imberbes». Retour à l'envoyeur - et c'est de bonne guerre -, les «chasseurs de Blanches» donnent parfois à leurs clientes des sobriquets peu flatteurs. «Vieilles peaux», par exemple. Mais, à la différence du tourisme masculin, le «syndrome de la secrétaire canadienne» (ainsi nommé dans les destinations favorites des femmes du continent nord-américain) est encore peu développé. Plus pour très longtemps sans doute.
La carte de ce tourisme mondialisé épouse souvent celle des conflits d'hier. Pour les pays voués au «repos du combattant», c'est une manière de reconversion. Quand les GI ou les casques bleus lèvent le camp - comme en Thaïlande, aux Philippines, ou plus récemment dans l'ex-Yougoslavie -, alors peut débarquer l'innombrable armée houellebec- quienne des frustrés du sexe. La relève des «femmes de réconfort» est assurée. Puis industrialisée... Mais les lignes de front, ce sont aussi celles que dessinent les campagnes industrielles. «C'est aux compagnies pétrolières que la Géorgie doit le boom du commerce sexuel», note Malka Marcovich.
Les facilités offertes par le monde moderne - internet, charters, complexes touristiques low cost et compagnie - ont fait le reste. Sans oublier l'essentiel : le formidable déséquilibre économique entre pays riches et nations défavorisées, où le prix d'une passe représente couramment l'équivalent d'un mois de travail ou davantage. C'est ainsi qu'un quarante ans, explique Richard Poulin (2), sociologue canadien, auteur de plusieurs études sur la question, on a pu assister à une véritable industrialisation, banalisation et diffusion à l'échelle mondiale du commerce sexuel». Parallèlement, le tourisme sexuel, la traite des prostitué(e)s venu(e)s de pays pauvres ou dévastés a explosé. Au hit-parade des activités criminelles, le trafic d'êtres humains est l'un des secteurs les plus rentables. Soixante ans après l'adoption, par les Nations unies, de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui (2 décembre 1949), le bilan est désolant : entre 2,5 et 4 millions de personnes, selon les sources, en seraient victimes, dont 80% de femmes et d'enfants. Tous les pays sont concernés. Qu'ils soient fournisseurs ou importateurs. L'Europe est la principale destinataire de la traite à des fins sexuelles (lire ci-desous); 80% des femmes prostituées y sont étrangères. Souvent sans papiers, pourchassées par les polices de l'immigration, elles sont pour les proxénètes de tout poil la main- d'oeuvre idéale, corvéable à merci.
En France, l'un des magazines électroniques les plus documentés sur le sujet s'appelle «Sisyphe». On ne pouvait trouver nom mieux choisi. Depuis que le sujet est sur la table, que des associations se mobilisent, que des sonnettes d'alarme sont tirées... où sont les progrès «On arrête un réseau ici. Dix autres s'installent ailleurs», note Malka Marcovich. En légalisant et en réglementant la prostitution, certains Etats espéraient mettre un terme aux trafics. Les résultats sont maigres. Aux Pays-Bas, peu de femmes prostituées (4%) se sont déclarées, alors que cette procédure leur ouvre toute une série de droits. L'activité criminelle n'a pas diminué. Au contraire. La ville d'Amsterdam se voit aujourd'hui contrainte de racheter, pour les fermer, les vitrines de son célèbre Quartier rouge.
La France a choisi une politique plus répressive. La loi autorise la prostitution et réprime le proxénétisme. En principe... Car sur les 15 000 à 18000 filles exerçant dans l'Hexagone, la grande majorité sont d'origine étrangère (Afrique et pays de l'Est principalement), donc le plus souvent entre les mains des réseaux. Certes, la loi leur ouvre la possibilité d'échapper à leurs exploiteurs et d'obtenir des papiers. «Mais elles doivent pour cela dénoncer leur bourreau.» Pas simple. Et«totalement contraire aux recommandations du Conseil de l'Europe, qui ne subordonne pas l'assistance aux victimes à leurs témoignages», peste Malka Marcovich. Que faire ? «Pratiquer une vraie politique abolitionniste», comme le réclament diverses associations, dont le Mouvement du Nid ? Pour Malka Marcovich, «la seule mesure efficace serait d'agir sur la demande, en criminalisant le client, comme en Norvège ou en Corée du Sud».
En Suède, les effets de cette politique sont probants : selon Europol, «ce n'est plus un marché intéressant pour la traite». On dira qu'elle file aussitôt ailleurs. D'où l'urgence d'adopter des politiques communes. On en est loin. Et cette «désunion» fait l'affaire des trafiquants, mais aussi des consommateurs, manifestement peu curieux du curriculum vitae de la jeune fille qui leur fait une fellation. En Asie du Sud-Est comme à Paris.

(1)«Les Nations dèsUnies» Jacob-Duvernet, 2008 
(2) "La Mondialisation des industries du sexe", Imago, 2005 

 

Posté par Malka Marcovich à 14:02 - - Permalien [#]
Tags :