19 novembre 2009

L'universalité des droits de l'homme par Nicolas Zomersztajn

Dans Regards

Fraternité 2009 : l’universalité des droits de l’homme
 


Entre les dérives du multiculturalisme et les violations des droits fondamentaux au nom du respect des religions et des cultures, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 est de plus en plus contestée. Cette problématique sera abordée lors de la 6e édition de « Fraternité, les rencontres de la laïcité, de l’égalité et de la mixité », le 5 décembre dès 15h à l’ULB (salle Dupréel). 

Dans des pays marqués par la diversité, des demandes culturelles émanant de groupes minoritaires peuvent enrichir la société dans son ensemble. Mais aujourd’hui, on a tendance à ranger dans cette catégorie des demandes intolérantes qui sectionnent la citoyenneté et font reculer les libertés individuelles. Pour de nombreux observateurs, cette dérive a un nom : le multiculturalisme. Dans la gestion du droit à la différence qu’il entend mettre en place, ce courant de pensée tend à arrêter les droits de l’homme aux portes de la culture et de la religion. Pour Caroline Fourest, journaliste et essayiste, « au nom du multiculturalisme, on a toléré l’intégrisme. Des demandes qui ont l’apparence de revendications minoritaires sont formulées alors qu’elles véhiculent un projet religieux fondamentaliste portant atteinte aux droits fondamentaux ». On se situe bien loin de la prise en compte légitime des minorités dont les discriminations qu’elles subissent peuvent être combattues par une politique antiraciste cohérente. La dérive multiculturaliste à laquelle on assiste aujourd’hui est née de la rencontre d’une bonne volonté et d’une mauvaise foi. « La bonne volonté est incarnée par un mouvement postcolonial généreux. Il s’inscrit dans la prise de conscience de l’antiracisme et des revendications minoritaires en faveur de l’égalité. Sur son chemin, cette bonne volonté a croisé l’intégrisme religieux. Par souci d’efficacité, il emprunte le masque minoritaire. Cette rencontre a fait exploser la bonne volonté des mouvements antiracistes dès lors que des groupes intolérants, racistes, sexistes ou homophobes demandent à être tolérés au nom du respect des minorités », explique Caroline Fourest. 
A force de mettre l’antiracisme au service de l’intolérance et de l’intégrisme comme aux Pays-Bas ou au Canada, les démocraties risquent de se heurter à une montée de nationalisme, de racisme et de populisme dont le dénominateur commun est un discours antimusulman très virulent. Comment sortir de ce faux choix entre le multiculturalisme différentialiste et le nationalisme populiste et raciste ? « 
En réaffirmant l’universalisme égalitaire et laïque », répond Caroline Fourest. « La laïcité permet justement de distinguer une demande minoritaire culturelle enrichissante et légitime d’une demande idéologique ou politique qui nous fait tous reculer ». 

Fragilité des démocraties 
La scène internationale n’est pas non plus épargnée par ces remises en cause des libertés et des droits de l’homme. C’est une toile de fond mondiale que les démocraties européennes sous-estiment souvent. En sortant de la guerre froide, on pensait qu’on allait vers une forme d’universalisme radieux. Il n’en est rien car depuis la fin des années 90, des dictatures et des régimes d’inspiration religieuse poussent, au sein de l’ONU et de ses organes, à l’adoption de normes visant à limiter ou à remettre en cause la Déclaration universelle des droits de l’homme. Malka Marcovich, historienne et spécialiste de l’ONU, fréquente les couloirs de cette institution internationale depuis 1993. Elle a suivi attentivement les dérives normatives introduites par des pays comme la Chine ou l’Arabie Saoudite dont le but poursuivi est de se soustraire à la Déclaration universelle des droits de l’homme : « 
Ces deux pays ont commencé dès les années 90 à introduire l’idée de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats. Depuis 2002, les Etats membres de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) mènent une campagne importante contre le blasphème et la critique des religions qu’ils dénoncent sous le vocable d’islamophobie. Au nom du dialogue des civilisations, ils cherchent à promouvoir un dialogue interreligieux obscurantiste. Ils se jouent très bien de la fragilité et de la faiblesse des Européens qui ne parviennent pas à articuler une plate-forme politique cohérente ». 
Avec la structuration des réformes de l’ONU engagées à partir de 2005, les démocraties commencent à capituler sur des principes qu’elles ont toujours défendus. « 
La diplomatie de façade permet ainsi d’atteindre des aberrations aussi énormes que l’accession d’une dictature comme la Libye à la présidence du comité préparatoire de la Conférence de Durban 2 sur le racisme un mois après la libération des infermières bulgares. Deux mois après, la Libye siège au Conseil de sécurité de l’ONU et depuis septembre dernier, elle y préside l’Assemblée générale en dépit des provocations et des insultes de Kadhafi à la tribune de cette même assemblée », constate amèrement Malka Marcovich. « C’est grave car, en ce qui concerne l’élaboration de normes ou de transformations des normes, cette institution est beaucoup plus importante que le Conseil de sécurité qui va bientôt disparaître tel qu’il fonctionne actuellement », s’inquiète-t-elle. 
Cette bataille de la liberté d’expression se joue aussi sur le terrain des stratégies médiatiques globales. L’apparition de chaînes de télévision satellitaires dans le monde arabo-musulman a ouvert la pluralité des regards et bousculé les médias publics aux ordres des gouvernants. Toutefois, cette ouverture a également emprunté un chemin ambigu et problématique en ce qui concerne la liberté d’expression. Ces nouveaux médias ont tendance à conforter des discours haineux de mouvements islamistes dont le programme politique ne représente en rien un progrès démocratique par rapport aux dictatures en place. Si cette tendance suscite l’inquiétude des défenseurs des droits de l’homme, il existe en revanche de plus en plus de journalistes du monde arabo-musulman qui se réclament d’un journalisme soucieux de respecter des critères éthiques et déontologiques. Très attachés à la liberté d’expression, ces derniers prennent le risque de l’impertinence et de la critique en insistant sur les valeurs démocratiques. « 
Cette conception du journalisme est clairement universelle. Elle n’est pas occidentale comme de nombreuses dictatures voudraient nous le faire croire », précise Jean-Paul Marthoz, professeur de journalisme à l’UCL et directeur de la revue Enjeux internationaux. Et d’ajouter : « En Iran ou au Maroc, on a pu voir des journalistes de plus en plus nombreux conquérir des espaces d’expression. Ce ne sont pas des sténographes du pouvoir mais des partenaires fiables sur qui nous pouvons compter pour une information sérieuse et critique ». 
Bien qu’elle soit encore faible, l’alternative démocratique existe dans ces pays cherchant à déroger aux droits de l’homme. L’universalisme demeure une référence unanime pour tous les militants des droits de l’homme, qu’ils soient chinois, iraniens, tunisiens… 


Nicolas Zomersztajn 

Posté par Malka Marcovich à 14:19 - - Permalien [#]
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