30 juillet 2009

Politique Internationale N° 124

Par Jean Claude Buhrer

couvONUÉtat des lieux sans complaisance, mais lucide, des dysfonctionnements de l’institution onusienne, cet essai reste d’une pertinente actualité au lendemain des ratés de la Conférence de Durban II contre le racisme. Des Nations unies aux Nations désunies, pour reprendre le titre de son ouvrage, Malka Marcovich retrace l’évolution de la nouvelle organisation mise en place après la faillite de la Société des Nations.

Dès 1945, les droits de l’homme ont occupé une place centrale dans le dispositif onusien. La Charte s’en réclame, puis la Commission des droits de l’homme voit le jour en 1946, et l’adoption, en 1948, de la Déclaration universelle leur confère une portée générale sous la protection de la communauté internationale. Depuis, un impressionnant cadre normatif a été développé — un cadre complété par une série de mécanismes de protection et de procédures spéciales.
Comme le rappelle l’auteur, la gageure est de passer de la parole aux actes et de mettre ces beaux principes en pratique. En fait, nombre d’États, plus soucieux de se soustraire à toute critique et de critiquer les autres que de respecter les droits de l’homme, rechignent à jouer le jeu. Au point qu’on peut se demander si la Déclaration universelle serait toujours adoptée aujourd’hui ! En 1948, déjà, l’Union soviétique et cinq autres pays de sa sphère d’influence s’étaient abstenus de l’approuver, de même que l’Afrique du Sud en raison de sa politique d’apartheid et de l’Arabie saoudite, qui la jugeait en porte-à-faux par rapport à ses structures antidémocratiques et à sa conception rigide de l’islam.

Alors que la fin de la guerre froide et le démantèlement de l’apartheid auraient pu donner un nouvel élan aux droits de l’homme, les antagonismes n’ont cessé de s’exacerber depuis la Conférence mondiale de Vienne en 1993. Au nom du relativisme culturel, la Chine et d’autres régimes autoritaires ont pris prétexte de leurs traditions et, surtout, du principe de la souveraineté des États pour remettre en cause l’universalité des droits de l’homme. Les pays musulmans ne sont pas en reste : depuis l’adoption, en 1990, au Caire, de la Déclaration islamique des droits de l’homme, ils réaffirment la primauté du Coran en se plaçant dans le sillage de la surenchère entre l’Iran des ayatollahs et l’Arabie saoudite. Latente, la crise du système devait s’étaler au grand jour lors des débordements antisémites qui ont entaché, en 2001, la Conférence de Durban contre le racisme. Se focalisant sur le seul Proche-Orient au détriment de tous les autres problèmes, les débats s’achevèrent dans la confusion deux jours avant les attentats du 11 Septembre.

L’accession, en 2003, de la Libye à la présidence de la Commission des droits de l’homme n’a fait qu’enfoncer le clou du discrédit. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, son remplacement en 2006 par un Conseil à la façade à peine ravalée n’a pas suffi à redresser la barre, et encore moins à donner le change. « En quelques années, constate l’auteur, tous les nouveaux mécanismes créés depuis le tournant du millénaire n’ont fait qu’aggraver le délitement de l’institution. »
Plus encore que la Commission qui l'a précédé, le Conseil est dominé par une majorité d'États liberticides qu’influencent l'Organisation de la conférence islamique (OCI), la Chine, Cuba et la Russie, tous engagés dans un travail de sape destiné à vider les droits de l'homme de leur substance et à en démanteler les acquis. En délicatesse avec la laïcité, l'OCI s'obstine à faire entrer la religion à l'ONU et à imposer des normes anti-blasphème sous couvert de lutte contre l'islamophobie. Dans ce contexte, l'auteur démonte aussi l'« Alliance des civilisations », nouveau gadget imaginé par l'ancien président iranien Khatami sous prétexte de faciliter un dialogue entre l'islam et l'Occident ; comme si le monde se résumait à ces deux entités… Sous ses apparences consensuelles, cette nouvelle alliance a été placée en 2005 sous l'égide de l'ONU à l'initiative des premiers ministres espagnol et turc, devenant ainsi un cheval de Troie portant ombrage à la Déclaration universelle, avec la bénédiction de certains Occidentaux trop crédules.
La question est de savoir si les droits de l'homme sont solubles dans le système des Nations unies avec des États, et surtout des dictatures, à la fois juges et parties. Compte tenu des obstacles à surmonter et des profondes divergences qui opposent les forces en présence, la réforme de l'ONU lancée par Kofi Annan en 2005 s’annonce des plus aléatoires. Dernier exemple en date : l’affaire du Sri Lanka. Comme au Rwanda, au Darfour et au Tibet, la démission de l’ONU fut encore une fois patente. Au mois d’avril 2009, alors que les combats faisaient rage dans le nord de l'île, la Conférence de Durban II n'a pas eu un mot pour évoquer le sort des victimes civiles prises entre deux feux. Ce n'est qu'après trente ans de massacres et près de 100 000 morts, une fois le forfait accompli, que le Conseil des droits de l'homme a finalement tenu fin mai une session spéciale, qui s'est achevée par l'adoption d'une résolution qu’a présentée le gouvernement de Colombo lui-même et dans laquelle la majorité automatique « se réjouit de l'engagement continu du Sri Lanka en faveur de la promotion et de la protection de tous les droits de l'homme »…
Au terme de cette réflexion salutaire, ne serait-ce que parce qu'on ne saurait se contenter d'un multilatéralisme de pacotille, Malka Marcovitch juge la capitulation des démocraties d'autant plus grave que celles-ci couvrent la quasi-totalité du budget de fonctionnement de l'ONU. Pourvu qu’elles se ressaisissent avant qu'il ne soit trop tard...

Posté par Malka Marcovich à 22:46 - - Permalien [#]
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